Rédigé par Soufiane CHAHID Mardi 19 Novembre 2024
Le 18 octobre, en Conseil des ministres présidé parle Roi Mohammed VI, un projet de décret concernant l’hébergement dans le Cloud des données sensibles a été adopté. Ce texte vient combler un vide juridique et pallier une vulnérabilité dans les infrastructures numériques nationales.
En 2024, le Maroc a enregistré pas moins de 644
cyberattaques, selon les chiffres révélés par Abdellatif Loudiyi,
ministre délégué chargé de la Défense nationale. L’intensification de
ces attaques, en constante augmentation d’année en année, témoigne
clairement du fait qu’elles ne sont plus le seul fait de cybercriminels
isolés, mais bien d’acteurs étatiques menant contre notre pays une
véritable guerre de cinquième génération.
Le Royaume a pris les devants dès 2020 en adoptant la
loi n° 05-20 relative à la cybersécurité. Ce cadre juridique confie la
protection des infrastructures numériques nationales à la Direction
générale de la sécurité des systèmes d'information (DGSSI), rattachée à
la Défense nationale. Cette loi dispose en outre que toutes les données
sensibles doivent être exclusivement hébergées sur le territoire
national, assurant ainsi la souveraineté sur ces informations critiques.
Points de vulnérabilité
Les administrations publiques et les entreprises
stratégiques concernées n’ont que deux options : soit construire leurs
propres infrastructures pour y stocker leurs données, soit faire appel à
des prestataires externes qui louent une partie de leurs capacités de
stockage, une solution communément appelée Cloud (ou informatique en
nuage).
Exit les géants du Cloud tels qu’Amazon Web Services,
Microsoft Azure ou Google Cloud Platform : les institutions concernées
ne peuvent faire appel qu’à des prestataires de services Cloud marocains
ou opérant au Maroc. Plusieurs entreprises locales ont effectivement vu
le jour ces dernières années, affichant des capacités souvent très
inégales. Cependant, le secteur évolue encore dans un cadre flou, marqué
par l’absence de règles claires et de normes strictes pour encadrer
leurs activités et garantir un niveau de sécurité suffisant.
“Chaque service ou application Cloud ajouté crée de
nouveaux points d'entrée potentiels pour les cyberattaques. Les
environnements Cloud, souvent complexes et hétérogènes, peuvent rendre
difficile la gestion de ces points d'accès, augmentant ainsi le risque
d'exposition des données sensibles”, alerte le professeur et expert en
cybersécurité, Younès Felahi.
Ces vulnérabilités peuvent ouvrir la voie à divers
types de violations de sécurité, allant des fuites et détournements de
données sensibles et personnelles, à l’interception de données en
transit (attaques de type Man in the Middle). Elles peuvent même
compromettre l’intégrité du système, comme lors des attaques par déni de
service distribué (DDoS) dont l’agence MAP a été victime en février
2023.
Talon d’Achille
Selon plusieurs acteurs du secteur consultés par
«L’Opinion», le Cloud était devenu le talon d’Achille de la
cybersécurité nationale, au point où certaines institutions hautement
stratégiques hésitaient à confier leurs données à des prestataires
externes. Ce vide juridique vient d’être comblé avec l’adoption, le 18
octobre en Conseil des ministres, du projet de décret n° 2-24-921.
Ce texte concerne le recours, par les entités ou
infrastructures d’importance vitale disposant de systèmes d’information
ou de données sensibles, aux prestataires de services Cloud. Il prévoit,
entre autres, la mise en place d’un régime de qualification pour ces
prestataires et définit les règles encadrant leur sélection.
"Le secteur du Cloud est en pleine expansion, mais il
existe une grande disparité dans les pratiques commerciales et les
niveaux de service. Un cadre juridique spécifique aide à réguler le
marché en établissant des règles claires sur les droits et obligations
des parties, ce qui contribue à une concurrence équitable", explique
notre expert.
Normes internationales
Selon la DGSSI, ce nouveau régime permettra de disposer
de garanties sur la compétence des prestataires Cloud et de leur
personnel, sur la qualité des mesures organisationnelles et techniques
mises en place, et, globalement, sur la confiance qui peut leur être
accordée.
Plusieurs certifications de sécurité existent déjà et
peuvent servir de référence au nouveau régime instauré par le décret n°
2-24-921, notamment la norme internationale ISO/IEC 27001, qui porte sur
les systèmes de gestion de la sécurité de l'information (SGSI) et offre
un cadre pour gérer la sécurité des données, ainsi que la norme ISO
22301 pour les systèmes de management de la continuité d’activité.
Quant à la DGSSI, l’article 19 de la loi 05-20 relative
à la cybersécurité dispose qu'elle doit homologuer la sécurité de tout
système d’information sensible avant sa mise en exploitation.
L’institution délivre également la qualification PASSI pour labelliser
les prestataires d’audit de la sécurité des systèmes d’information.
Palliant le vide juridique qui existait jusqu’alors,
Bank Al-Maghrib avait pris l’initiative de publier en mai 2022 une
directive établissant les règles minimales pour l'externalisation vers
le Cloud par les établissements de crédit. Avec ce nouveau décret, le
secteur bancaire, ainsi que d'autres systèmes vitaux tels que celui de
la Santé, sera dorénavant soumis à cette nouvelle réglementation.
Mise à niveau
À l'entrée en vigueur du nouveau décret, les
entreprises et institutions concernées devront revoir leur manière de
stocker leurs données, tandis que les prestataires de services Cloud
opérant sur le territoire marocain devront renforcer leurs mesures et
normes de sécurité pour se conformer à la nouvelle législation. Mais en
auront-ils les capacités techniques et financières ?
"En réalité, et d'un point de vue terrain, il est très
difficile de traiter spécifiquement les données sensibles, car elles
sont souvent intégrées dans des systèmes contenant également d'autres
données moins sensibles", explique le professeur et expert en
cybersécurité, Younès Felahi.
"Cette situation fait que la majorité des entreprises
disposant d'infrastructures d'importance vitale n'adoptent pas le Cloud
et peinent à définir une trajectoire digitale pour soutenir leurs
activités dans un monde plus que jamais agile et compétitif (time to
market, agilité, DevOps, réduction des coûts, avec un cœur de métier
autre que l’IT...)", poursuit-il.
3 questions à Younès Felahi : “Le décret vise à introduire des obligations claires pour les prestataires de services Cloud”
Professeur et expert en cybersécurité, Younès Felahi a
répondu à nos questions concernant la sécurité du Cloud et les apports
du nouveau projet de décret relatif au recours aux prestataires de
services Cloud par les entités et les infrastructures d’importance
vitale.
- Quel vide juridique le projet de décret n° 2-24-921 viendra-t-il combler ?
- En quoi le recours aux services Cloud introduit-il de nouveaux défis en matière de cybersécurité ?
- Quels mécanismes de contrôle doivent-ils être mis en place ?
Systèmes informatiques : Qu’est-ce que le Cloud ?
Le Cloud (ou informatique en nuage) est une technologie
permettant de stocker et d’accéder à des données et applications via
Internet, plutôt que sur son propre ordinateur ou serveur local. En
d’autres termes, au lieu de sauvegarder des fichiers uniquement sur un
disque dur, on peut les héberger à distance dans des centres de données
gérés par des fournisseurs tels que Google Cloud Plateform, Amazon Web
Services (AWS) ou Microsoft Azure. L'un des principaux avantages du Cloud est la possibilité d’accéder aux données à tout moment et depuis n'importe quel endroit, à condition d’avoir une connexion Internet. Par exemple, un utilisateur peut consulter et modifier ses documents sur Google Drive ou ses photos sur iCloud depuis son smartphone, sa tablette ou son ordinateur.
Le Cloud présente des avantages financiers et opérationnels pour les entreprises. En déplaçant leurs opérations vers le Cloud, elles réduisent leurs coûts en évitant d’investir dans des infrastructures physiques. De plus, le Cloud leur permet de s’adapter rapidement à la demande en augmentant ou diminuant les ressources disponibles selon les besoins, un principe appelé scalabilité.
Cependant, le Cloud pose des défis, notamment en matière de sécurité des données et de dépendance vis-à-vis des fournisseurs de services Cloud. C’est pourquoi de nombreuses entreprises optent pour des solutions de Cloud privé, qui leur permettent de conserver un contrôle complet sur leurs données et systèmes, ou pour des modèles de Cloud hybride, qui combinent des ressources locales et des ressources Cloud publiques, ce qui permet plus de flexibilité.
DGSSI : La Stratégie Nationale de Cybersécurité 2030
La Stratégie Nationale de Cybersécurité 2030 repose sur
quatre piliers principaux pour assurer un cyberespace marocain sécurisé
et résilient. Le premier pilier, dédié à la gouvernance, vise à
renforcer le cadre juridique et institutionnel, en adaptant
régulièrement les normes et en promouvant la coordination entre les
entités publiques et privées. Le deuxième pilier se concentre sur la sécurité et la résilience du cyberespace, avec des actions pour protéger les infrastructures vitales (IIV) par des audits, la certification et des mesures de prévention contre les incidents cybernétiques. Le troisième pilier met l'accent sur le développement des capacités, avec un renforcement des cursus universitaires et la sensibilisation de la population aux risques cyber.
Enfin, le quatrième pilier prône la coopération internationale, en participant aux forums régionaux et en établissant des partenariats bilatéraux. En tout, cette stratégie comprend 11 objectifs stratégiques et 26 initiatives, déclinées en 60 actions.
Source : https://www.google.com/...BwbGeeaHxQ2Y3frfhCn_
